Lorsqu'ils militaient activement dans la politique californienne des années 30,
Robert et Leslyn Heinlein avaient pris l'habitude de tenir chez eux des réunions
de travail ou politico-mondaines. On y croisait déjà des passionnées d'écriture,
à commencer par leurs complices d'EPIC News, Cleve Cartmill et le couple
Wentz, Robbie et Elma (avec laquelle, sur un défi, Heinlein avait déjà commis
une satire facile d'une capagne politique, « Beyond Doubt »).
Quand Heinlein prit ses distances avec la politique pour se consacrer pleinement
à l'écriture, Cartmill, journaliste, y amena naturellement un certain nombre
de ses relations littéraires, comme les écrivains confirmés Henry Kuttner
et Catherine Moore, ou William Anthony Parker (alias Tony Boucher),
auteur déjà confirmé de romans policiers à succès.
Le groupe devient alors la
Mañana Literary Society, et s'étoffe rapidement :
parmi les habitués, on compte aussi Jack Williamson et Edmond Hamilton,
le jeune Bradbury, puis tous les écrivains de SF de la côte est de passage
en Californie, comme L. Ron Hubbard. De fortes personnalités comme [url=http://heinlein.freeforums.org/john-parsons-t49.html]Jack
Parsons[/url], spécialiste des fusées et passionné d'ésotérime, ou le physicien
nucléaire
Robert Cornog, aussi.
La guerre, bien sûr, mettra un terme à ces brillantes réunion du samedi
chez les Heinlein. Mais dès 1942, Anthony Boucher les fait renaître dans
un curieux polar à clef,
Rocket to the Morgue.
Tony Boucher wrote:
L'une des premières conséquences de ma conversion [à la SF]
fut ce roman. D'un certain point de vue, il arrivait au pire moment :
les lecteurs de hardcovers n'avaient encore jamais entendu parler de
science-fiction, et le sujet même du livre leur paraissait un peu incroyable.
D'un autre côté, le timing était parfait : j'avais la chance de brosser
une image de première main d'une étape importante du développement
de la littérature populaire américaine — un phénomène dont les lecteurs
n'ont pris conscience que de seconde main, à la fin des années 40.
C'est une affaire de chambre close : le riche mais rapace Hilary Foulkes,
qui gèrait les droits littéraires son génie de père, décédé quelques
années plus tôt, a été assassiné. Les suspects sont nombreux,
et pour la plupart membre d'une
Mañana bis, qui se réunit chez
le principal suspect, un brillant jeune auteur de SF, Austin Carter
(
alias RAH, bien sûr), et son épouse Bernice, écrivain elle aussi
(un mixte de Leslyn et de Catherine Moore ?). Grenouillent autour
de lui Vance Wimpole (Hubbard), un autre auteur coureur et perclus
de dettes, quelques autres écrivains qui détestaient cordialement
le défunt : Matt Duncan (Cartmill ?) Joe Henderson (Williamson
ou Hamilton ?), un expérimentateur imprudent qui sera aussi
assassiné, au moyen de ses propres fusées (Parsons), etc.
On dit au passage du mal des éditeurs ("Don Stuart"...).
Dans une postface de 1951, Boucher remarque que le fandom
et les milieux de l'éditions n'ont pas tant changé en une douzaine
d'années. Mais soixante-dix ans plus tard, la plongée est fascinante...
