Louis Graigh wrote:
Je me posais juste des questions sur la vraisemblance technologique. Je cherche (...)
à comprendre, si cela est possible, quelle est la part d'imaginaire "débridé", sans garanties
techniques, que tel ou tel auteur s'autorise en SF, et jusqu'à quel point...
Heinlein a développé sa position, par exemple dans l'article « Science Fiction : Its Nature,
Faults and Virtues ». Pour lui, toutes les spéculations sont permises, pour autant qu'elles
ne contredisent aucun
fait établi (c'est sa définition d'une fiction "réaliste"). Il fait
nettement la distinction entre fait et préjugé, ou théorie scientifique : ainsi, une atmosphère
respirable sur Mars (sauf terraformation, etc.) était recevable en dans les années 30,
où l'on n'en savait trop rien, mais plus du tout après
Mariner 4. Inversement,
il est toujours possible de spéculer sur un voyage supraluminique : c'est contraire
à la théorie de la relativité, mais ce n'est que cela : une théorie (en revanche, il serait
incohérent de décrire un monde où la Relativité einsteinienne est démodée, mais dont
la physique et la technologie demeurent pour tout le reste similaires aux nôtres...).
En l'occurrence, en 1947 (publication de RSG), des scientifiques a priori sérieux
(Rhine, par exemple) cautionnaient l'idée qu'on puisse communiquer par télépathie,
et que le propulseur nucléaire était pour (après-)demain. Pousser leurs idées
un poil plus loin était donc légitime. Ce n'était en revanche plus nécessairement
vrai quelques années plus tard, quand les résultats de Rhine ont été durement
contestés, ou après que les spécialistes d'ingénierie nucléaire eurent pris conscience
de l'ampleur du problème technique.
Quote:
La surestimation des scientifiques nazis, (...) Ma question portait sur le MOTEUR atomique.
Je ne vois AUCUNE raison de penser qu'ils étaient DAVANTAGE doués que les autres
sur cette affaire.
Pas d'accord. On est encore dans un modèle de science "héroïque", de percées
basées sur une intuition géniale — de "révolution scientifique" plutôt qu'en "phase
normale", si tu préfères ce vocabulaire.
Or s'il n'y a aucun moyen de deviner où sortira une idée géniale,
les précédentes, en physique atomique, provenaient d'un petit groupe
culturellement très homogène de physiciens théoriciens d'Europe du nord,
autour de Bohr et de Heisenberg, "l'école de Copenhague" ; même leurs
adversaires, comme Einstein, étaient souvent germaniques aussi...
Il me semble que l'impression dominante aux USA, à l'époque, était
que les Américains n'avaient gagné la course à la bombe qu'à la sueur
de leur front, et à force de moyens, en mobilisant tous les pros disponibles
à défaut de pouvoir compter sur un authentique génie. L'importance pour
eux de "l'extraction" de Niels Bohr (pourtant objectivement hors du coup
à cette époque) du Danemark, et le tapis rouge qu'ils lui ont déroulé
à Los Alamos, en est un exemple...
Côté fusées, l'Allemand von Braun avait aussi pas mal marqué les esprits...
Pour autant, je ne crois pas que Heinlein pose la question en ces termes.
L'hypothèse de base du roman (farfelue ou pas, c'est une autre question),
c'est qu'il sera FACILE de dériver un propulseur nucléaire des réacteurs
déjà sur les tables à dessin de l'époque. À partir de là, la question est
moins de savoir qui est doué que de déterminer qui est le plus motivé.
RSG met en scène la concurrence entre deux motivations opposées :
la passion de l'entrepreneur individuel, à l'américaine (c'est un schéma
voisin de celui de « L'Homme qui vendit la Lune », par exemple) ;
et la volonté de puissance des nazis.
Quote:
pour moi, ce moteur atomique des années quarante est une rêverie,
ou si c'est une spéculation, c'est une spéculation à l'échelle d'une bonne
douzaine d'années dans le futur.
Il me semble que ton évaluation inclut la conscience de difficultés encore
inconnues à l'époque. L'exemple qu'on a alors sous la main, c'est le projet
Manhattan : pas beaucoup plus de trois ans de son lancement à l'engin
opérationnel. Il ne semble pas aberrant d'imaginer que, le gros du
travail étant fait, peu d'années suffiront aussi à passer aux applications
civiles.
Quote:
Les seuls développements sérieux (avec financement, travaux préparatoires
poussés, débuts d'expérimentation, etc) dont j'ai entendu parler (je ne parle pas
de la propulsion des navires genre porte-avion et autre brise-glace géant) concernent
l'aviation, et ces développements ont été abandonnés après des dépenses assez
importantes, vus les problèmes
Précisément :
vu les problèmes. Avant de s'y être vraiment frotté, on ne les voit pas.
(et Heinlein lui-même n'est pas sans en avoir identifié quelques-uns, dès « Il arrive
que ça saute » (1940) et ou « Solution Unsatisfactory » (1941)
Quote:
Mais il est fort légitime d'utiliser cette rêverie en SF! La question de la vraisemblance
est différente, et passionnante, sans qu'il faille y voir une critique négative...
D'accord, bien sûr.