Je vais jouer l'avocat du diable,
[même s'il n'y a pas d'excuses pour transformer une nouvelle émouvante et humaniste
en une parodie cynique, pauvre et politiquement correcte tout à la fois.]
La nouvelle de Heinlein est ambiguë : pas possible ?!
Voyons donc cela...
Je précise que je n'ai relu pour l'instant la nouvelle qu'en traduction...
ce qui laisse aussi envisager le pire (mais eux l'avaient en VO !).
Ma théorie est que le scénariste a lu, certes vite, la nouvelle, en a retenu des éléments épars,
mais que le réalisateur a bousillé le peu qui restait de RAH dans sa version.
Et que la nouvelle est suffisamment complexe pour favoriser des erreurs de lecture trop rapide...
C'est une hypothèse de travail, un peu gratuite.
Caliban wrote:
1947, diffusée l'an dernier par ABC, avec Malcolm McDowell et Anne Heche.
Premières contraintes et écueil pour le scénariste : adapter un texte d'il y a 60 ans,
en mettant le paquet sur 2 rôles : il a choisi Cargrew et Mme Van Vogel,
ce qui oblige à gonfler l'importance de leur personnage...
Caliban wrote:
Dans cette très belle nouvelle, Heinlein explore une fois encore les limites
du concept d'humanité, avec une belle palette de cas d'école — de B'na Kreeth,
le génial microchirurgien martien qui se voit très supérieur aux simples
Terriens, à Napoléon, l'éléphant nain qui sait lire et écrire mais pas parler,
en passant par Jerry, le chimpanzé amélioré qui aime chanter le blues,
qui peut être considéré comme humain, et qui ne l'est pas ?
La réponse de Heinlein est constante : l'humanité n'est affaire ni de taille,
ni de forme, ni de race. Il l'accorde sans barguigner à des intelligences
artificielle, ou à des "Petits Hommes" qui ont tout du lapin en peluche, mais
pas forcément aux très humanoïdes Jockairas des Enfants de Mathusalem.
Je suis bien sûr d'accord avec toi dans l'esprit de la démonstration
et dans la définition heinleinienne de l'humanité...
Je mets sur le compte de la nécessaire simplification abusive due à la télé
l'absence du Martien (qui est pourtant un beau personnage), un Napoléon complètement raté
(qui est encore une preuve du manque de moyens alors que les effets spéciaux ont fait tant de progrès),
mais aussi le recentrage de l'histoire sur une humanité, sans étudier
en résonnance celle du Martien ou de l'éléphant.
Jerry a forme humaine (et un ADN très proche) parce qu'un humanoïde est plus facile
à représenter qu'un néo-chimpanzé ou un anthropoïde animé... c'est en effet dommageable
au raisonnement
Caliban wrote:
Pour Jerry, la question est posée, et résolue par un tribunal sur la base
de deux éléments : son intégrité, pour basique qu'elle soit (il refuse de
se laisser acheter, et d'admettre qu'une main compte six doigts, même
contre les cigarettes dont il est friand), et la conscience de son état
révélée par son interprétation de Old Man River font bien de lui
« Un homme ».
C'est là que Heinlein reste ambigu : Jerry sait tricher (en mentant à Napoleon)
ce qui convainct l'avocat marron de son humanité, et on l'achète par avance
au procès pour qu'il reste ferme sur les 5 doigts (au lieu de craquer tout de suite
pour les six) : on prouve sa notion du temps, à défaut de son intégrité.
Ce qui fait que Heinlein démontre ce qui doit faire l'humanité,
tout en nous indiquant en coulisse que Jerry n'en serait pas "digne" :
la Cour est plus convaincue que nous.
Et la figure de Jerry, peu expressive sauf pour la tristesse,
est parfaite pour chanter du blues et faire pleurer les foules.
Caliban wrote:
Tolkin ne garde pas grand chose. Le sympathique Napoléon [...]
Je suis d'accord avec toi, Napoléon fait peine à voir,
et cela rend incompréhensible l'évolution de M. Van Vogel,
à mois d'imaginer que l'on soit sur la pente
d'Idiocracy.
Caliban wrote:
Mais le pire est à venir. Jerry est — ben, un homme, quoi [...]
La problématique n'a plus rien à voir ! La question est celle de l'esclavage [...]
Ou celle du statut du clone OGM... ou du Noir en effet.
La question en 1947, n'était pas innocente. Le Martien se revendique d'un Traité lui donnant
sur Terre le statut "d'homme" (comme plus tard dans
Double étoile),
sans que cela implique droit de vote ou de propriété d'ailleurs.
Caliban wrote:
On va au procès, donc. Et là, surprise ! Jerry chante, en effet.
Jingle Bells.
No comment.
Ben si, même chanté par Sinatra ensuite, Ol' Man River, blues, fait
obligatoirement penser à la question noire américaine...
ce que le téléfilm n'évoque que de façon subliminale :
tous les personnages ou presque sont jeunes et l'égalité des sexes semble régner,
mais le seul Noir qui apparait est l'huissier, un subalterne...
J'ai cru un moment que ce serait le juge, mais non...
"Jingle Bells" parle à tous les américains, invoquant l'esprit de Noël qui
fait fondre les cœurs les plus endurcis, et sans être un chant religieux,
fait écho à l'invocation chrétienne de l'avocat qui s'excuse (et là, le scénariste
est provocant

) d'être croyant.
Caliban wrote:
Et on lui présente une main ouverte, et on le soudoie pour qu'il y voie
six doigts
On en revient à l'ambiguité : la démonstration est viciée, et l'on finit par se demander
au contraire si Jerry est vraiment humain, si tout n'a pas dépendu d'un
caprice de jeune femme désœuvrée et trop riche.
Et d'un avocat marron efficace et manipulateur...
Heinlein y reviendra avec les
wogs dans
The Number of the Beast :
à sentimentalisme près, la position du quatuor est plus inhumaine,
et même s'il n'ont pas le “temps“ de s'en occuper,
ils ne lance pas une lutte à mort contre les esclavagistes cette fois...
Un des passages qui me laisse un souvenir d'amertume dans la bouche...