ub wrote:
Dans "Penser avec la science-fiction", le tome 2 de ses "Archéologies du Futur",
qui vient de paraître chez Max Milo, le marxiste américain, spécialiste du
post-modernisme, et analyste de l'utopie, Fredric Jameson
Il traîne sur mes étagères et je comptais le lire avant de te répondre, mais
puisque ça ne semble pas parti pour, je vais me risquer à commenter ton
extrait hors contexte...
Ugo wrote:
en voici un petit extrait, qui fait suite à l'évocation des personnages de Dora et de
Lazarus Long dans Time enough for love, et qui me paraît ouvrir un débat intéressant.
Fredric Jameson wrote:
Aussi la longévité est-elle (...) un prétexte à faire autre chose
Ben oui. Elle donne assez de temps pour aimer...
Fredric Jameson wrote:
Don Quichotte n'était pas un personnage, mais une "motivation du
procédé", un prétexte à créer une enfilade d'histoires, de nouvelles, d'anecdotes interpolées,
ce prétexte se voyant, en cours de route, réifier et transformer en véritable personnage.
Il en va donc de même de Lazarus Long
Mouais. Il me semble que Lazarus subit une évolution à peu près inverse :
c'est d'abord un personnage traditionnel, dans
Methuselah's Children, avant
de devenir une corne d'abondance mémorielle...
Si Jameson veut des personnages archétypaux prétextes à des "enfilades d'histoires"
chez Heinlein, il vaudrait mieux chercher du côté du
Number of the Beast !
Fredric Jameson wrote:
la forte orientation pédagogique que Heinlein partage avec Shaw
(...) si la parabole de Shaw concerne réellement l'Histoire (...)
Oh ?
Methuselah's Children ferait écho à
Back to Methuselah ? Allons donc !
Mais là encore : ce qui est vrai dans ce roman ancien ne l'est plus nécessairement
dans le cycle du Monde comme mythe — qui présente de toute évidence aussi
des référence multiples à Shaw, mais pas particulièrement à
Back to Methuselah :
Dans
Time Enough for Love, le rapport entre Ira et Minerva évoque directement
Pygmalion (encore qu'on puisse se demander si c'est la pièce de Shaw ou le
film qui en a été tiré, Heinlein faisant référence quelque part à l'allure d'Audrey
Hepburn au bal) ; et la référence au
Jules César de Shaw ("il confond les préjugés
de sa tribu avec des lois universelles" — je cite de mémoire) est omniprésente.
Fredric Jameson wrote:
si la parabole de Shaw concerne réellement l'Histoire, celle de Heinlein
porte sur la Famille."
Pas convaincu non plus, donc.
Pygmalion est aussi une affaire de famille.
Fredric Jameson wrote:
on peut considérer ce projet comme étant l'équivalent, pour Heinlein,
d'une oeuvre moderniste. Ce qui veut dire qu'en dépit de leurs différences,
cet ultime projet est conçu pour être englobant et interminable au sens le plus
littéral du terme, et qu'il remplit donc l'exigence et la fonction existentielle
des projets modernistes types, ceux de Mallarmé, de Joyce, ou de Proust :
ils absorbent complètement tout ce que l'existence humaine recèle de contingent
Oui et non.
Time Enough for Love est assurément un projet littéraire
extrêmement ambitieux, "englobant" si l'on veut au sens où il tente d'échapper
à la moindre impasse sur la (les?) nature(s) de la passion amoureuse, et la
comparaison avec la
Recherche n''est peut-être pas complètement infondée
de ce point de vue (cela dit, d'un point de vue strictement formel, il ne faut pas
exagérer non plus : stylistiquement, Heinlein n'est ni Proust, ni Mallarmé !)
"Littéralement interminable" ? Je ne crois pas. Bien au contraire : Heinlein
écrit
Time Enough for Love en 1973, à 66 ans et après un grave accident
de santé. A partir de là, chacun de ses livres est écrit comme s'il pouvait
être le dernier.
"Moderne" ? (comment traduit-on
modernist en français, d'ailleurs ?)
Je ne crois pas. La modernité de Mallarmé et de Proust est clairement datée,
pré-Ypres, pré-Hiroshima, pré-Auschwitz, etc. La SF contemporaine est bien
obligée de se positionner par rapport à ces événements (et le pur refus
d'en connaître est également une posture, qui n'a plus rien à voir avec
celle de Proust et consorts). En 1973, par surcroît, les "post-modernistes"
sont passés par là, et la bande à Aldiss a largement pris Heinlein à partie.
Bon gré, mal gré, il a aussi dû en tenir compte.
Bref : moderne au sens mallarméen, non. "Non-post-moderne", à la rigueur...
Fredric Jameson wrote:
Chez Heinlein (du moins dans nombre de ses récits tardifs),
une bonne part de la narration semble fondée sur le plaisir du pur savoir-faire
(know-how) d'où jaillissent les plaisirs plus multiples de la pure explication (comment
installer un camp dans la nature sauvage, comment vaincre ses ennemis, comment
investir dans les stocks galactiques, comment faire du commerce interplanétaire,
comment élever une famille, etc).
Là, il me semble qu'on est à la limite du contresens. La structure en
"anatomie" de
Time Enough for Love inclut en effet des éléments explicatifs,
comme les diféfrents
Tales, voire hyperboliquement pragmatiques, comme
les aphorismes du
Notebook of Lazarus Long. Mais ils sont soigneusement
distingués de la structure narrative principale, à laquelle ils servent explicitement
de contrepoint...
D'autres "récits tardifs" se passent, eux, entièrement d'explications, comme
le rapport à la mécanique quantique du
Cat Who Walks Through Wall. Et j'ai
toujours lu les litanies de
Job sur la meilleure façon de laver une pile d'assiettes
ou le décompte des charges et des dépenses obligées d'une maigre paye
sur un mode tristement humoristique...
Pour moi, si la narration heinleinienne peut en effet être largement basée
sur "les plaisirs muiltiples de l'explication et du savoir-faire", c'est dans les
juvenile qu'on en trouve l'expression — dans des textes des années 50, donc,
pré-post-modernes...
