On apprend avec tristesse le décès, avant-hier, à l'âge de 92 ans, de Forrest J. Ackerman
(24 novembre 1916 — 4 décembre 2008). Grand collectionneur devant l'Eternel
(on lui prête, à certains moments, une bibliothèque de plus de 50 000 ouvrages
de science-fiction), c'était aussi l'un des animateurs majeurs du "fandom" SF,
depuis ses origines à la fin des années 30 jusqu'à aujourd'hui.
De dix ans le cadet de Robert Heinlein, il était pourtant entré en science-fiction
avant lui. Leur amitié fut tumultueuse. "4E" (pour Forrie) a quelque titre à se
prétendre le tout premier fan de Heinlein : quelques jours après la publication
du tout premier texte de ce dernier, « Ligne de vie », en 1938, les deux hommes
se croisèrent chez un libraire californien spécialisé dans les pulps. Physionomiste,
Ackerman reconnut immédiatement l'auteur, dont le visage lui était familier
depuis sa campagne politique malheureuse pour le compte d'
EPIC : c'est lui
qui l'introduisit dans le petit monde de la SF californienne, et en particulier
la LASF (la
Société de Science Fantasy de Los Angeles), et c'est lui
qui suggéra son nom comme invité d'honneur de la troisième WorldCon,
à Denver, en 1941.
Forrest Ackerman devint rapidement un proche de Robert et Leslyn Heinlein,
et un habitué de leur demeure. Heinlein lui fit lire nombre de ses nouvelles tout
juste sorties de sa machine à écrire — mais supportait mal ses indiscrétions :
passionné et fan avant tout, 4E avait bien du mal à ne pas raconter partout,
avant même qu'elles ne fussent soumises à un éditeur, les nouvelles aventures
litttéraires dont il avait été témoin.
De ce fait, c'est un autre tout jeune habitué de la LASF, un dénommé Ray
Bradbury, qui fut convié aux réunions de la
Mañana Literary Society des
Heinlein, chez qui ne tarda pas à se retrouver tous les samedi le gratin SF
de la côte ouest. Il semble qu'Ackerman l'ait assez mal vécu.
Quelques années plus tard, en 1956, c'est Forrest Ackerman qui accepta
au nom de Heinlein, absent, le prix Hugo pour
Double étoile. Mais il oublia
de lui préciser que, cette année là, aucun
trophée n'avait été décerné :
nouveau psychodrame lorsque, retour de son tour du monde, l'auteur le lui
réclama.
Au final, ce sont bien deux visions de la SF qui semblent s'être heurtées,
entre estime mutuelle et agacement réciproque, celle du "marchand de mots"
résolument pragmatique et celle du "fan professionnel" sacrifiant tout à sa
passion.
Bon vent, Forrie !