Vendredi wrote:
Le message, c'est l'antiracisme et le parti de l'expansion dans l'espace, mais on peut être
choqué si on le prend comme une justification de la colonisation, surtout en 1956 !
Mon père ne lit pas de science-fiction, mais je suis sûre qu'il ferait tout de suite
le lien avec l'OAS!
La question coloniale se pose de façon très différente aux États-Unis et en Europe.
Les Américains se vivent comme les héros d'une lutte de libération anti-colonialiste ;
ils aiment à lire leur histoire à la double lumière des 13 colonies initiales, leur lien
avec le passé, et la conquête de l'Ouest vierge, de la "frontière", dont l'espace
est une prolongation. Et sans trop remuer le péché originel de leur démocratie,
le massacre des Indiens...
Heinlein a souvent rejoué la guerre d'indépendance américaine dans l'espace,
de la colonie vénusienne de « La Logique de l'empire » à Révolte sur la Lune,
en passant par la guérilla indépendantiste de
D'une planète à l'autre.
Mais sur Mars, il parle d'abord du problème des premiers occupants. C'est
particulièrement clair dans
La Planète rouge, son meilleur
juvenile à mon sens,
où les indigènes sont traités avec un net mépris par l'administration humaine
— jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'ils sont bien plus puissants qu'il ne paraissait.
Comme dans
En terre étrangère, si extermination il y devait y avoir, ce pourrait
bien être celle des colons arrogants... Dans
La Planète rouge, la solution
passe par un accord entre Martiens et immigrés humains ;
Double étoile
explore la possibilité d'un accord politique, avec la "métropole". Heinlein n'a pas
de préjugé politique fort sur le moyen : comme souvent, il les envisage tous,
aussi systématiquement que possible. Et comme tu le soulignes, la seule
constante est pour lui l'évidence que le racisme n'est jamais compatible avec
aucune solution politique recevable... et qu'il faudra donc toujours, à un niveau
ou un autre, lutter contre les inévitables tenants de la domination d'un peuple,
d'une race, par un autre.
Dans
Double étoile, Bonforte est au pouvoir, ou en passe d'y accéder :
les opposants sont donc des factieux. Ca ressemble, si on veut, à l'opposition
OAS/de Gaulle, mais aussi bien, si on va par là, à l'assassinat de Kennedy
ou à mille autre coups de force ; dans le
juvenile, l'oppression raciste vient
d'en haut, et on pourrait aussi bien faire le lien avec toutes sortes d'abus
de n'importe quelle puissance coloniale.
Je ne crois pas que Heinlein ait voulu faire référence dans ce roman à
une situation politique particulière des années 50. Comme souvent, il sent
l'air du temps, et n'hésite pas à mettre la question coloniale en toile de fond
de son texte, mais ce n'en est pas le sujet essentiel (pour moi, il s'agit plus,
d'une part, de récupérer un premier prix Hugo avec un petit roman allègre
et assez facile ; d'autre part, d'employer sa connaissance intime des
rouages d'une campagne électorale américaine, acquise lors de son
aventure EPIC dans les années 30).
Et c'est précisément ce qui permet au texte de n'être pas trop daté,
et efficace encore aujourd'hui...