Curieuse remarque de Jean-Pierre Andrevon, dans l'article « La Science-fiction
à l'épreuve du réel, Ce qu'elle a prédit, ce qui est arrivé » :
Jean-Pierre Andrevon wrote:
Il faut avoir à l'esprit que la science-fiction, en tout cas pour ce qui est
de sa phase conjecturale ou, si l'on veut, « spéculative » — le terme est de
Robert A. Heinlein — se veut porteuse d'un message : l'espoir, qui voudrait
que demain soit meilleur qu'hier, et qu'on y rase gratis à tous les étages.
Un espoir inséparable de sa part d'ombre, de sa moitié d'orange amère :
ce que l'on craint.
La question des capacités prédictives, voire "prophétiques", de la science-fiction
a déjà été traitée à mort, et l'article n'apporte guère d'arguments bien nouveaux.
Mais au-delà de l'ironique fusion de lieux communs [*], je suis un peu embarrassé
par cette interprétation de la
speculative fiction comme porteuse d'un message,
qu'il soit d'espoir ou de crainte.
Il me semble que la fiction spéculative, au sens où l'entend Heinlein (et en
général la
hard SF) s'attache au contraire à prendre le monde tel qu'il est,
en évitant autant que possible d'en faire le support plus ou moins métaphorique
d'un quelconque "message". Le traitement, bien, sûr, est ensuite coloré, voire
déterminé, par les préjugés de l'auteur ; mais son optimisme ou son pessimisme
éventuel n'en sont qu'une facette : il va aussi, consciemment ou non, s'intéresser
plus aux sciences humaines qu'aux sciences de la nature, ou l'inverse ; aux libertés
individuelles ou collectives ; aux mœurs privées ou sociales... Mais c'est la cohérence
interne du récit qui induit d'éventuelles conclusions de l'expérience de pensée
spéculative — j'irais presque jusqu'à dire que c'est chaque lecteur qui les tire
pour lui-même ; si le propos de l'auteur est d'incorporer un "message"à la fiction,
il est dans le pamphlet, ou la satire (qui peuvent fournir matière à la meilleure SF,
de
1984 à
En terre étrangère !) mais
a priori plus dans la fiction spéculative,
puisque le résultat de la spéculation est prédéterminé...
Ou pour poser le problème différemment : lorsque Heinlein parle de fiction
spéculative, il me semble qu'il s'agit d'un exercice de spéculation partagé
entre l'auteur et le lecteur ; quand l'interprétation d'Andrevon le limite
au contraire à l'auteur, qui en impose les conclusions au lecteur.
L'article d'Andrevon fait partie de la dernière livraison de la
Revue de la
Bibliothèque de France consacrée à la science-fiction (#28, mai 2008)
— globalement décevante, au-delà du message encourageant de la prise
en compte de la SF par la BNF. De grands noms (Lehman, Curval) sont
convoqués pour des papiers très anecdotiques ; celui de Laurent Genefort
sur les livres-univers n'apporte rien de bien neuf par rapport à ses travaux
antérieurs.
[*] D'ailleurs, qui rasera gratuitement le barbier ?