Curieux argumentaire sur ebay : pour vendre un ouvrage d'André Maurois de 1932,
A Private Universe (je ne suis pas sûr qu'il y ait de recueil exactement équivalent en français),
le vendeur wrote:
A Frenchman beat Robert Heinlein to Future History, and even may
have inspired him? Yes!
While this volume is made up of mostly nonfiction, such as Advice To The Young
Frenchman Going To The UK (and another ditto to America), it also has several
parts of Maurois' future history series including "The Earth-Dwellers" (His 1923
novel The Next Chapter: The War Against the Moon is part of this same future history
series). See citations in Anatomy of Wonder (1976) 3-40; Locke, A Spectrum of
Fantasy, p. 153 and Bleiler (1948), p. 196. One of the pieces is enitled "Report
from 1992". How close does Maurois get it? You'll have to buy to find out!
Maurois est assurément l'un des grands anciens trop oubliés de la SF française,
et
Le Chapitre suivant (1927) évoqué ici n'a rien à envier aux meilleurs textes
d'avant l'âge d'or. C'était par ailleurs un écrivain célèbre et très lu avant-guerre
aux États-Unis, après avoir enseigné plusieurs années à Princeton.
Pour autant, a-t-il pu influencer Robert Heinlein ? Et réciproquement ?
Je suis tenté de répondre : ni l'un, ni l'autre... curieusement !
Heinlein n'a jamais hésité à évoquer ses sources, ni à jouer avec dans ses romans
tardifs. Il me semble qu'il aurait pu être sensible à l'ironie du Chapitre suivant
s'il l'avait lu à l'époque, mais il n'a à ma connaissance jamais rien mentionné de la
sorte. De même, le procédé de l'historien futur jetant un regard décalé sur le XXe
siècle dans
For Us the Living est le même qu'emploie Maurois dans, disons, ses
Fragments d'une histoire universelle — mais il est finalement assez classique,
et le modèle de Heinlein est connu : c'est Edward Bellamy, pas Maurois (là encore,
le second étant à mon sens bien meilleur, il me semble que Heinlein ne s'en serait
pas caché).
Inversement, Maurois a passé le plus clair de la guerre aux États-Unis, et il en a
laissé un Journal ; il était attentif aux nouveaux mouvements littéraires et a publié
dans les années 50 plusieurs ouvrages sur la culture américaine (par exemple ses
Entretiens avec des hommes remarquables, croisés avec ceux d'Aragon en Russie),
ne mentionne jamais Heinlein. Là encore, il ne fait guère de doute qu'il l'aurait fait
après Hiroshima s'il avait, par exemple, eu connaissance de « Solution Unsatisfactory ».
Un double rendez-vous manqué, donc. Mais pourquoi ?
C'est relativement clair dans le cas de Heinlein, auteur en formation dans les années
trente, à la culture SF issue des pulps, tout juste après avoir lu les classiques
américains de la génération précédente (Bellamy, Cabell, Sinclair). Il en était alors
à se (re)faire une culture littéraire, et les auteurs français contemporains de second
rang étaient sans doute assez bas dans ses priorités. Et lorsque, vingt ans plus tard,
il était lui-même devenu un maître et un excellent connaisseur de la SF... celle de
Maurois était largement devenue obsolète.
C'est plus mystérieux dans l'autre sens. Comment André Maurois, observateur
chevronné de la littérature américaine, auteur de science-fiction lui-même,
présent aux USA au moment même de l'émergence de la SF, a-t-il pu
manquer Heinlein ? D'une certaine façon, c'est une mesure fascinante des
préjugés culturels de l'époque : alors même que Maurois est fasciné par
la science et n'a d'évidence aucune réserve a priori à l'égard de la SF
en tant que telle, au contraire, la culture des pulps lui est apparemment
inaccessible. Je soupçonne que ce qui est ici en cause, c'est moins la nouveauté
ou la qualité de cette littérature, mais le "mauvais goût" des couvertures
et le mauvais papier : les hardcovers siéent mieux aux académiciens...